Monsieur le Président,
Madame la Vice-présidente,
Mesdames et messieurs les membres du Conseil Régional Consultatif des Citoyens handicapés,
Cette séance d’installation est l’aboutissement d’une longue démarche afin de représenter un groupe présent dans toute communauté humaine, une différence presque aussi universelle que la différence sexuelle : les personnes handicapées, qu’il s’agisse de handicaps physiques, psychiques ou mentaux, handicapés à la naissance ou par accident ou par l’âge.
Même s’il reste bien du chemin à parcourir en France, nous pouvons être fiers d’appartenir à des sociétés où la personne handicapée n’est plus promise à une mort sociale, à une mort physique par négligence, à un ostracisme, où elle ne représente plus une malédiction divine qui l’écarte à jamais des normes sociales.
Nous voulons tout au contraire que les personnes handicapées, entre autres, aident la société tout entière à réaliser l’idéal démocratique. Elles ne seront pas de trop !
La république comme forme de gouvernement peut être définie par un équilibre des pouvoirs législatif, exécutif, judiciaire, l’organisation d’élections régulières, la liberté d’expression et le respect des droits fondamentaux. Tout cela est d’ordre juridique et constitutionnel. Cette « chose publique », cette forme républicaine est globalement acquise en France.
Tout au contraire, la démocratie n’est jamais acquise. Elle meurt aussitôt qu’on considère qu’elle est acquise une fois pour toutes. On connaît le destin des régimes qui se sont autoproclamés démocratiques ! On peut décréter la république, on ne peut décréter la démocratie.
C’est aux experts, aux juges, à la police, aux hommes politiques d’assurer la forme républicaine d’un régime.
C’est aux plus faibles, aux mal représentés, aux oubliés, aux laissés pour compte de tous bords, de nous dire l’état de notre démocratie. C’est à nous, chaque jour, de les entendre et d’en tirer les conséquences.
Autant dire que la démocratie n’est la propriété, le privilège de personne, qu’elle reste toujours en vue, à confirmer. Pour la réussir, il vaut mieux s’inquiéter sans cesse de son échec. Sa concrétisation reste réservée, comme le disait Rousseau, à un « peuple de dieux », ce que nous ne sommes pas encore…
Force est de constater que si la forme républicaine est bien réelle sous sa cinquième version en France, l’état de la démocratie est plus que préoccupant.
Evidemment, la forme des institutions pèse lourdement sur la vitalité démocratique, mais pas uniquement : l’état de l’économie, l’évolution des mentalités, des techniques, les inégalités font qu’un pays, dans les faits, est plus ou moins démocratique.
L’exercice de la démocratie, pour la plupart de nos concitoyens, se limite à voter un dimanche ou deux, tous les cinq ans, tous les six ans, selon le type d’élections.
On sait bien que l’abstention élevée réduit encore plus la portée de ces consultations épisodiques : dans les faits, certaines catégories de Français ne votent plus, lassés, découragés ou indifférents. C’est ce qu’on a pu appeler le « cens invisible », le droit de vote est de fait réservé aux plus instruits, aux mieux insérés. Voilà pour les électeurs.
Mais les élus ne sont pas beaucoup mieux lotis ! Tous les observateurs ont noté que chaque élection nationale depuis plus de 20 ans se traduit par la défaite des majorités élues. Tout se passe comme si les électeurs votaient systématiquement contre les élus, contre le principe même d’un choix électif dramatisé. J’ajouterais : contre le principe d’une kermesse démocratique, d’une précipitation citoyenne où il s’agit de choisir en deux mois, sous un déluge médiatique, ceux qui nous gouverneront cinq ou six ans.
Les Français peuvent légitimement avoir l’impression que les élections les plus prestigieuses ne sont au fond que consultatives. De faux choix sont proposés, une onction électorale est recherchée, la « rencontre d’un homme avec un peuple » est mise en scène, certaines questions sont outrageusement grossies, d’autres outrageusement escamotées. Mais l’un dans l’autre, l’onction électorale n’oblige à rien, elle permet tout ce qu’on veut sans rendre compte de quoi que ce soit. Comment ne pas comprendre la désillusion démocratique qui s’en suit ?
Tout au contraire, les divers conseils explicitement nommés consultatifs semblent moins l’être que bien des élections décisives. Tout d’abord parce qu’ils sont composés de citoyens élus, qui développent, dans les associations les plus diverses, une expertise sans laquelle les autorités se trouveraient bien démunies, surtout dans le secteur de l’exclusion, où l’Etat préfère casser les thermomètres et baisser la lumière.
Ces conseils sont permanents, ils permettent de suivre dans le détail d’une part l’évolution d’une situation, d’autre part de surveiller la réalisation effective des engagements et des politiques.
La démocratie ne peut donc pas être seulement politique, formelle, elle doit être sociale, économique. Le danger d’un pouvoir absolu n’est pas que politique : il est symbolique, il est économique.
Dans le cadre de ma vice-présidence, le conseil régional a récemment voté une nouvelle politique cadre d’économie sociale et solidaire. Ce secteur, qui pèse plus de 10% du PIB français, milite pour une nouvelle donne dans la répartition du pouvoir économique au sein de l’entreprise, dans les coopératives, les mutuelles, les associations, en même temps qu’il se met au service des plus démunis ou des plus exclus, comme souvent les personnes handicapées.
C’est en croisant les approches, économiques, sociales, politiques, en remettant en cause les normes dominantes qu’on fera vivre l’idéal démocratique. La démocratie, c’est d’abord l’acceptation de la diversité sociale, changeante, imprévisible : on ne peut prévoir le visage, la composition, l’évolution d’une société.
Le peuple n’est pas qu’un mot ou un principe. Il ne doit ni être une incantation, ni, par la simple force du nombre, incarner la « tyrannie de la majorité », comme le craignait Tocqueville.
Il faut permettre au « demos », à ce peuple français que nous constituons tous, d’exprimer plus qu’un oui ou un non enfantin, une adhésion dans un vote ou une indifférence dans l’abstention. Il faut lui donner une voix intelligible, complexe, qui accompagne et guide l’action politique.
Il faut donc prévoir des assemblées représentatives qui reflèteront ce changement perpétuel et insoupçonnable des élites haut perchées.
Le conseil régional consultatif des citoyens handicapées (CRCCH) se veut une telle instance représentative. Il est composé de trois collèges, le premier comportant 24 personnes handicapées franciliennes élues, trois pour chacun des 6 départements de notre région, qui ont la légitimité du vécu personnel irremplaçable et du suffrage électoral ; le second comporte des représentants d’associations qui ont la légitimité de l’action et de l’expérience collective ; le troisième comporte 12 personnalités qualifiées, qui ont la légitimité de la connaissance et des situations de responsabilité.
Je souhaite bienvenue à chacun des membres de notre nouvelle instance ; c’est un honneur de participer une nouvelle entreprise, et dans des commencements on peut éprouver un sentiment de liberté illimitée.
Mais j’aimerais attirer votre attention sur la mission qui est la vôtre. A mon sens, votre mission n’est pas de représenter telle ou telle tendance, tel ou tel handicap ou telle conception de la personne handicapée. Vous n’avez pas vocation à devenir une sorte de lobby régional des handicapés.
Vous n’êtes d’ailleurs pas, ici, des personnes handicapées, ou des spécialistes du handicap, vous êtes des citoyens à part entière dont l’objectif doit toujours être l’intérêt général des handicapés, mais aussi de la société dans laquelle ils doivent prendre toute leur place.
Pour être élue, je sais qu’il est toujours étonnant, dérangeant, de se retrouver, dans des assemblées, face à face avec des personnes qui connaissent aussi bien, et parfois mieux que vous vos sujets de prédilection, mais avec lesquelles on est en absolu désaccord !
C’est le grand apprentissage du jeu démocratique : l’opinion d’autrui, pour peu qu’elle soit solide et informée, m’ouvre sur le monde. « Je ne suis pas d’accord avec vous, mais notre désaccord est la réalité même dont il faut partir » : vous avez donc d’abord beaucoup à apprendre les uns des autres ! A faire connaissance, de zéro ou presque, avec ce que vous croyiez connaître si bien, la place des personnes handicapées dans la société française.
C’est le résultat de cette confrontation fructueuse, le dépassement de chacun des points de vue particuliers qui sera infiniment précieux pour l’orientation de nos politiques, la sensibilisation de l’opinion publique, la production d’études et de recherches.
Je fonde beaucoup d’espoir dans vos travaux, je vous souhaite la bienvenue, et vous assure qu’à chaque réunion du CRCCH, vous serez ici chez vous.
Je vous remercie.